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L’appropriation culturelle dans le yoga

« Il y a appropriation du yoga lorsqu’une pratique développée depuis des milliers d’années pour aider les humains à surmonter l’attachement et la souffrance est utilisée, par exemple, pour marchandiser, vendre des produits ou objectiver le corps » Susanna Barkataki. Depuis quelques années, le sujet de l’appropriation culturelle crée un vif débat au sein de la yogasphère. Il sous-tend l’idée que l’industrie du yoga participe à reproduire des systèmes d’exclusion et d’oppression au lieu de nous en émanciper, en renforçant des stéréotypes de race, de classe ou de genre. Jeanne POUGET explore la question dans cet article publié dans Esprit Yoga n°68.

Que ce soit dans la mode, la coiffure, la musique ou encore la décoration et la cuisine, la question des appropriations culturelles traverse de nombreux secteurs de la société. Cette expression désigne l’usurpation par une classe dominante d’éléments issus d’une culture marginalisée, à des fins mercantiles ou de folklorisassions. Autrement dit, cela consiste à sortir de leur contexte des éléments d’une culture étrangère dans un but esthétique, et pour en tirer profit. Par exemple, la célèbre marque de luxe Gucci avait été épinglée en 2018 lorsqu’elle présenta une collection de turbans sikhs au prix de 790 dollars pièce. Ce, alors que ce turban est un symbole religieux répondant à des codes précis chez les sikhs et non pas un accessoire de mode destiné à être marchandé, porté n’importe comment ni par n’importe qui, dans le simple but de se mettre en valeur et de faire du profit. Alors, en quoi pratiquer ou enseigner le yoga peut-il constituer une appropriation ? Le yoga appartient-il à un groupe déterminé ? Et comment faire la différence entre simple appréciation et appropriation indue ?

 

Le yoga n’a pas de propriétaire
Depuis quelques années, on observe la montée d’un discours nationaliste en Inde porté par le parti au pouvoir, le BJP, et son premier ministre Narendra Modi. Leur discours sur le yoga est ambigu puisqu’ils le présentent comme le cadeau universel de l’Inde au monde, tout en s’en servant comme d’un outil politique afin de légitimer leur idéologie nationaliste. Dans cette perspective, le yoga est une pratique plurimillénaire inchangée depuis les Vedas et il existerait par conséquent un yoga « traditionnel », ou « originel », dont seuls les Hindous pourraient se targuer d’être les passeurs, voire les propriétaires, et qui viendrait s’opposer à un yoga « moderne », corrompu par le matérialisme occidental.

Pourtant, la plupart des chercheurs s’accordent à dire qu’il n’existe pas un yoga, mais plutôt des yogas, reflétant une pluralité de  pratiques ascétiques à travers l’histoire. Ceux qui se disaient « yogis » dans l’Inde ancienne appartenaient à toutes sortes de profils (philosophes, mystiques, thérapeutes…), et exerçaient dans diverses traditions (brahmanes, bouddhistes, jaïns, soufis musulmans, groupes tantriques).
Ainsi, le yoga n’appartient pas à un groupe spécifique mais reflète plutôt une pluralité de pratiques, de traditions et d’échanges, jusque dans sa mondialisation depuis le siècle dernier. Selon Philippe Filliot, enseignant à l’université de Reims et auteur de plusieurs livres sur le yoga, ce clivage entre yoga traditionnaliste et moderniste est une caricature, puisque le propre d’une tradition vivante est, justement, d’évoluer ! Ainsi, le yoga répondrait davantage à un processus pluriel depuis ses origines qu’à une tradition figée dont certains groupes pourraient revendiquer la « propriété ».

Yoga « excluant » vs yoga « inclusif »
Pour d’autres, le yoga devrait être tout bonnement exempt de ces débats, parce qu’il serait universel et aurait vocation à nous « unir », à nous « relier » plutôt qu’à être un sujet de discorde. L’appropriation culturelle ne serait qu’une simple diversion, et même un obstacle, à cette union. Or, rappelons que s’il est aujourd’hui mondialisé, le yoga trouve bel et bien ses racines en Inde et porte les séquelles d’une histoire coloniale débutée au XVIIIe siècle et dont résultent des dynamiques implacables d’accaparement des ressources, de  dominations, de discriminations, d’inégalités et de violences. Ainsi, pour beaucoup d’acteurs du yoga de culture asiatique ou plus généralement « racisés » (c’est-à-dire assignés à une catégorie raciale distincte et susceptibles de subir des discriminations), le fait de voir ces inégalités réaffirmées à travers le yoga, même de manière inconsciente, constitue une blessure supplémentaire et peut être vécu comme une forme de néocolonialisme.
Ces questions ont commencé à émerger aux Etats-Unis il y a quelques années des professeurs réclamant plus d’inclusivité dans le monde du yoga. Autrement dit de favoriser l’inclusion des minorités, quelles qu’elles soient, au sein de cette industrie qui demeure pour l’instant majoritairement « blanche ».
Dans son ouvrage Embrace Yoga’s Roots, l’auteure américaine d’origine indienne, Susanna Barkataki, argue que la visée libératrice du yoga est devenue confinée, glissant vers une industrie normée mettant en avant les mêmes types de profils : femmes, jeunes, blanches, aisées, souples, minces, en bonne santé. Les principaux bénéficiaires du yoga seraient les grandes marques de vêtements, labels ou grands studios occidentaux, tandis que les publics minoritaires en sont écartés et les personnes racisées elles-mêmes se retrouvent dépouillées de leur propre culture. "Il y a appropriation du yoga lorsqu’une pratique développée depuis des milliers d’années pour aider les humains à surmonter l’attachement et la souffrance est utilisée pour marchandiser, vendre des produits ou objectiver le corps", développe Susanna Barkataki. Comme lorsque des studios de yoga appartenant à des blancs vendent des iconographies culturelles et religieuses hindoues ou indiennes ou des vêtements « spirituels » représentant le symbole Om, la formule « Namaste » ou autres figures sacrées.

La suite de cet article est à lire dans Esprit Yoga n°68, en vente ici :

 

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